dimanche 13 février 2011

Lectures de Lovecraft

Je m'élève un instant au-dessus des abîmes dans lesquelles m'ont plongée Lovecraft et ses récits pour vous rapporter ce que j'y ai trouvé...

Je suis d'abord un peu surprise : mes lectures ne m'ont pas laissé la même impression qu'il y a quelques années Le cauchemar d'Innsmouth ou The shadow of Innsmouth pour les puristes. Je ne suis pas ressortie de ces récits avec une impression glauque et d'abîmes sans fin et cauchemardesques. Je dois quand même préciser que j'ai évité de lire Lovecraft, le soir avant de me coucher...

Je parlerai surtout de L'affaire Charles Dexter Ward et de La maison de la sorcière que j'ai le plus à l'esprit.

Il s'agit de récits fantastiques au sens premier du terme : le lecteur est laissé dans le doute le plus complet par des histoires racontées par un seul narrateur, dont la fiabilité peut être aisément remise en cause. Personne ne peut corroborer ces aventures, ou, quand bien même ces dernières seraient en partie vraies, l'horreur et le choc qu'elles ont provoqué chez le narrateur n'ont pu le laisser en pleine possession de ses facultés mentales et l'histoire ne peut par conséquent nous parvenir que déformée. Est-ce une simple hallucination ou le récit cathartique d'un homme - car je n'y ai vu pour l'instant aucune femme - qui cherche à coucher sur le papier le cauchemar éveillé qu'il vient de vivre afin de ne pas perdre l'esprit ?
J'ai trouvé les récits de Lovecraft très réussis sur ce point.

J'ai également aimé le pouvoir évocateur de son écriture : il nous parle de choses terribles, insupportables à l'oeil humain, et pour mieux nous en faire saisir l'horreur, il n'en décrit qu'un bout, nous fait part de la vision d'une seule personne rendue à moitié folle par ce qu'elle a vu, ou évoque simplement les sentiments du narrateur pour nous faire comprendre combien ce qu'il a vu lui est insupportable.

Cela me rappelle le passage où le narrateur de L'affaire Charles Dexter Ward explore les caves d'une maison glauque et y voit une créature telle qu'il en devient hystérique :
"Mais Marinus Bicknell Willet se repentit d'avoir regardé ; car, pourtant chirurgien et habitué des salles de dissection, il ne fut plus jamais le même après cela. Il est difficile d'expliquer comment un seul regard sur un objet réel aux dimensions mesurables put à ce point bouleverser et changer un homme ; disons seulement que certaines formes ou entités ont un pouvoir de symbolisme et de suggestion qui agit terriblement sur la manière de voir d'un penseur sensible, et lui fait entrevoir d'obscures relations cosmiques et des réalités innommables derrière les illusions rassurantes de la vision courante. Dans ce second regard, Willet aperçut une de ces formes ou entités, car pendant les minutes suivantes, il se conduisit indéniablement de manière aussi folle que les pensionnaires du Dr. Waite à sa maison de santé."
(L'affaire Charles Dexter Ward, H.P. Lovecraft, 1927, traduit de l'américain par Jacques Papy et Simone Lamblin, Editions Robert Laffont, coll. Bouquins, 1991, p. 204)
Au lecteur d'imaginer la créature qui peut bien s'y cacher... Personnellement, je vois une créature humanoïde, bâtie comme un crapaud, pâle, dansant au fond d'un puits noir et profond...
J'ai aussi beaucoup apprécié tous les noms aux consonances suggestives utilisés par l'auteur, en particulier le Necronomicon du fou Abdul Alharzred, ou encore, le nom de l'entité Azathoth (mais moins Nyarlathotep).
Par contre, j'ai été plus surprise par la psychologie de certains personnages, en me demandant s'il ne faisait pas preuve d'une naïveté parfois invraisemblable. En particulier, dans L'affaire Charles Dexter Ward, l'inertie du docteur, pourtant prévenu par Charles Ward, et le temps qu'il prend pour démêler l'affaire m'ont impatientée. De même, dans Celui qui chuchotait dans les ténèbres, je ne comprend pas l'attitude du narrateur qui donne droit dans le piège, emporté par son désir de scientifique - l'attitude du soi-disant Henry Akeley aurait dû lui mettre la puce à l'oreille, lui qui demande avec beaucoup (trop) d'insistance, et à trois reprises au moins que le narrateur lui apporte les preuves de l'existence d'une autre forme de vie intelligente sur terre...
Il faut sans doute y voir également l'avis d'une lectrice avertie, qui sait qu'en lisant Lovecraft, il se passera forcément des choses trop terribles pour être acceptées d'emblée par le narrateur, homme plus ou moins ordinaire.
Son style m'a paru souvent emphatique, avec des mots tels que "abomination", "effroyables", "sinistre", "terrifié"... Ce sont des mots suffisamment vagues pour ne pas décrire, tout en faisant appel à l'imagination du lecteur.
Je n'ai évidemment pas fait le tour de l'oeuvre, et il y aurait sans doute encore tant et tant de choses à dire sur l'auteur, sur les créatures des profondeurs, la raison limitée des hommes incapables de faire face à ces créatures venues d'un autre âge, la folie, la mort, la mythologie qui sous-tend la plupart de ses nouvelles, la première phrase de chacun de ses écrits (primordiale à ses yeux)... Ce sera pour une autre fois, ou bien la lectrice néophyte que je suis en laissera le soin aux spécialistes !
Je ne sais pas si je vais me lancer dans la lecture de l'oeuvre entière de Lovecraft. J'ai trouvé cela passionnant, mais peut-être mieux par petits morceaux. J'en suis sortie étourdie, peut-être aussi parce que je cours partout et essaie de tout faire en même temps.
Par contre, le livre que j'ai en main contient des essais de Lovecraft, notamment sur l'art d'écrire, et je suis intriguée par ce qu'il pourrait en dire et ce que je pourrai en tirer.
J'en ai également profité pour lire quelques récits de ses amis tournant autour de Cthulhu. J'ai notamment lu une nouvelle de Clark Ashton Smith, Talion, qui, fidèle à lui-même, nous évoque une forme particulière de nécromancie. J'ai appris également que le père de Conan le Cimmérien, Robert E. Howard, était un ami de H.P. Lovecraft ! Que de coïncidences ! Je ne sais pas si j'aurais envie de lire les aventures de Conan le Barbare (il faut reconnaître que le film en fait facilement passer l'envie, alors qu'il ne faudrait pas s' y arrêter) !
Violettement vôtre,
Anne Quent

1 commentaires:

  1. Je savais que Howard publiait dans la même revue que CAS et Lovecraft, mais pas qu'il était ami avec Lovecraft !! :) En tout cas donne-lui sa chance, les nouvelles de Conan sont très bien écrites et carrément mieux que le film, qui ne leur fait décidément pas honneur !

    RépondreSupprimer